C'était un pays de cocagne, un pays où il
faisait bon vivre. La nature n'était qu'opulence et générosité. Les arbres
fruitiers, semblables à des courtisanes endimanchées, offraient aux regards
gourmands leurs formes pleines de promesses. A la tombée de la nuit, les fleurs
exhalaient un parfum lourd et sauve qui faisait monter dans chaque âme une
délicieuse ivresse. Au petit matin, la rosée rafraîchissait l'herbe verte et
luxuriante dans laquelle les enfants, aux joues rebondies, aimaient à se rouler
en poussant des rires clairs et gais. Les plus petits pelotonnés contre les
seins lourds de leur mère, s'endormaient doucement.
Les greniers et les ventres toujours
pleins, la forêt giboyeuse, la nature généreuse, la vie ici, tel un reptile repu,
se déroulait sans hâte, paisible et paresseuse. Oui! c'était bien un pays de
cocagne, un pays béni des dieux! Les saisons au rythme immuable se succédaient
à l'infini. Nous savions qu'après les grosses chaleurs arriveraient la saison
des pluies.
C'était celle que je préférais. Je passais
des heures à observer la pluie. Spectacle édifiant qui pour moi relevait de
Dieu! Avec un profond respect, je regardais les grosses gouttes s'écraser sur
le sol desséché, s'insinuer entre les craquelures causées par les longs mois de
canicule. Je considérais la terre comme un être humain. Je la voyais se remplir
de l'eau du ciel, la boire avec avidité, la digérer avec gloutonnerie.
J'assistais à un fantastique festin, la nature entière se nourrissait, se
remplissait d'eau, se gavait de vie.
Après les pluies, lorsque la terre,
sevrée, repue, daignerait enfin nous combler de ses bienfaits, lorsque les
récoltes abondantes rempliraient nos greniers et bientôt nos ventres, les
anciens, le clan des sages, rendraient grâce aux Dieux.
Ce jour-là, plus précisément par une nuit
de pleine lune, tout le village se retrouvait à la clairière sacrée, lieu où
toutes les forces cosmiques convergeaient.
Les anciens au nombre de sept, vêtus d'une
longue tunique blanche serrée à la taille par une large ceinture de cotonnade
rouge, formaient un cercle silencieux et recueilli. Seule, leur respiration
contrôlée et saccadée perturbait le silence de la nuit.
Le "OM" originel s'échappait de
leurs lèvres à peine entrouvertes. Ils faisaient ainsi appel à toute leur
énergie mentale pour mieux s'unir aux forces cosmiques.
Tout le village retenait son souffle. De
cette cérémonie dépendait le bonheur de l'année future. Nul ne devait troubler
l'arrivée de nos Dieux protecteurs. Leur présence se manifestait par une
presque imperceptible brise, par un léger bruissement de l'air et du feuillage.
A ce signal de la nature, les sept anciens
semblaient renaître à la vie. Avec des gestes précis, il disposaient tout
autour de la clairière une multitude
d’œufs, puis les écrasaient de leur pied gauche, côté noble du corps où se
situe le cœur, pour que l’œuf, symbole de vie, retourne à la terre et la
fructifie. Puis ils aspergeaient le sol du lait de nos brebis et versaient
quelques gouttes du miel de nos abeilles: ainsi la pureté et la douceur de la
vie ne quitteraient jamais notre contrée.
Les offrandes terminées, nous repartions
vers le village, précédés par les anciens. Chacun en son for intérieur
fredonnait une chanson incantatoire qui accompagnait les Dieux jusqu'à leur
demeure. Il y avait dans le village deux lieux où le commun des mortels ne
s'aventurait pas impunément: la clairière sacrée et la clinique mystique.
La clinique mystique se situait à l'orée
du village. Seule une jeune fille nubile avait le privilège d'y pénétrer. Tous
les trois mois, deux vieilles matrones à la peau fripée et à la bouche édentée
vérifiaient de leurs doigts indiscrets la pureté de la jeune fille.
Si par malheur, elle avait déjà été
souillée par la semence de l'homme, les pires maux, les pires calamités
frapperaient le village.
La fille avait pour tâche d'arroser et de
badigeonner trois fois par semaine, le sol avec un mélange aromatique à base
d'encens, de miel, de lait et d’œufs.
Au fond du sanctuaire, trois immenses
statuettes en pierre veillaient sur les lieux. Mi-hommes, mi-bêtes, elles
représentaient respectivement le Dieu de l'eau, celui du ciel et celui de la
forêt.
Pour les événements importants, comme le
départ des hommes pour la chasse, les anciens adressaient aux Dieux concernés
les prières et les offrandes appropriées. Les chasseurs constituaient la caste
la plus respectée de notre société, car grâce à leur bravoure, leur patience,
leur savoir, le village tout entier faisait bombance, même pendant les périodes
les plus arides. Les chasseurs étaient l'objet d'attentions particulières. Les
anciens imploraient pour eux la protection des Dieux. Nos Dieux protecteurs,
cléments et pacifiques se délectaient de la douceur et de la beauté de la
nature: miel, oeuf, lait, encens, plantes odorantes et enivrantes suffisaient à
les réjouir. Depuis la nuit des temps, les rites barbares et obscurs avaient
été bannis de nos contrées. Mais parfois des échos lugubres déchiraient le
voile immaculé de notre univers. Des velléités sanglantes, des pulsions
innommables assombrissaient l'esprit des hommes, divisaient les villages et les
familles. Les anciens par leur sagesse et leurs prières possédaient ce pouvoir,
ô combien précieux, d'endormir la bête dans le cœur de l'homme.
J'étais jeune, j'étais pur et comme les
anciens, j'avais confiance en la bonté humaine, mais grande était notre erreur!
Avant les grands bouleversements, nous vécûmes une période particulièrement
heureuse; une félicité rare nous enveloppait, une sérénité inhabituelle habitait
nos âmes, nous goûtions chaque instant de l'existence avec déférence, avec
passion, comme si au plus profond de nos êtres, nous savions que nous vivions
là nos ultimes moments de plénitude.
L'angoisse naquit peu à peu dans nos
cœurs. A pas feutrés, elle prit possession de nous. Tout commença par une
confusion de la nature et des saisons.
La saison sèche s'étirait, les pluies
tardaient à venir. Un mois, puis deux, puis trois. Pas une seule goutte d'eau.
Dans les puits et les marigots, les mères ne puisaient qu'une eau boueuse et
insalubre.
La sécheresse était bien là. Les anciens
enfermés dans la clinique mystique s'abîmaient dans la prière et multipliaient
les offrandes: lait, miel, encens, oeufs, rien n'y fit. Le Dieu du ciel
demeurait sourd à nos prières. Quelle faute avions-nous commise? Les devins
questionnèrent les anciens, en vain. Les réponses restaient obscures.
Devant cette incertitude, devant
l'impuissance des anciens, la peur envahit le village tout entier. Une peur
insidieuse, une angoisse sombre qui engendrait la haine. On accusa d'abord les
jeunes filles et les femmes. L'une d'elles avait certainement foulé le sol de
la clinique mystique ou de la clairière pendant une période impure. On les
questionna doucement avec sollicitude d'abord, mais devant leurs dénégations,
on s'énerva, on les insulta, on les menaça. Un groupe de jeunes avides de
pouvoir, dont le chef se nommait Atsan, proposa de leur faire subir l'antique
supplice du Kalmut qui consistait à arracher la langue de la victime, à lui crever
les yeux, puis à la ligoter à un arbre. Elle agonisait ainsi durant des jours
et des nuits, harcelée par des oiseaux rapaces, mangée petit à petit par les
fourmis et les mouches. La victime hurlait de toutes ses forces, mais
de sa bouche amputée, ne sortait qu'un
gargouillis immonde. Mais le clan des anciens s'opposa à cette funeste
barbarie. D'une voix caverneuse, ils prononcèrent des mots terribles qui
retentirent au plus profond de nos cœurs.
- Ne réveillez pas les démons, bannissez
la haine et la violence de vos existences. Les Dieux veulent nous éprouver.
Acceptons ces épreuves avec confiance.
Ne réveillez pas les démons, sinon les ténèbres nous envahiront pour
l'éternité. Pitié pour vous, pitié pour vos enfants.
Un murmure de crainte s'éleva de la foule.
La terrible prophétie des anciens l'avait ébranlée. Les sages n'avaient-ils pas
raison? Ne valait-il pas mieux attendre? Les Dieux s'étaient toujours montrés
cléments jusqu'à présent. Alors pourquoi s'inquiéter?
Mais l'orgueilleux Atsan se dressa devant
la foule et s'écria avec arrogance.
- Mensonges que ces paroles, mensonges.
Les anciens n'osent avouer leur impuissance à nous sortir de ce gouffre. Moi,
Atsan, je connais la solution!
Il se tut un instant, parcouru la foule du
regard. Savourant déjà sa victoire, et d'une voix terrible, il s'écria:
- Du sang! Nos Dieux réclament du sang,
égorgeons sept moutons, sept agneaux, versons leur sang à la terre et offrons
la chair au Dieu du ciel et dans trois jours et trois nuits, le ciel nous
bénira et les pluies reviendront. Faites-moi confiance!
Cette nuit-là, ce ne fut pas une
procession inspirée et recueillie qui s'avança vers la clairière sacrée, mais
ce fut une foule hirsute, bruyante et déchaînée. Moutons, agneaux furent
éventrés, décapités et leurs chairs dispersées aux quatre coins de la
clairière. Les sept sages enfermés dans la clinique mystique imploraient le
pardon des Dieux. Il était trop tard, ils le savaient. La terre avait goutté au
sang, elle l'avait accepté et en réclamerait toujours, toujours et encore.
Et le miracle arriva: après trois jours et
trois nuits, le tonnerre gronda et des éclairs déchirèrent le ciel. Seul, assis
sur le seuil de la case, je regardais la pluie tomber. Mais cette fois-là, ce
spectacle si attendu pourtant, ne remplit pas mon âme de joie, mais une étrange
et douloureuse mélancolie glaçait tout mon être. Et la terre se délecta de
cette pluie impure; tout le village était en fête. Hommes, femmes et enfants dansaient
sous la pluie, se roulaient dans la boue. "Les récoltes seront bonnes, et
les greniers et les ventres seront pleins", criaient-ils.
Les anciens se taisaient, hués, humiliés,
par ceux qui la veille, les honoraient. Ils ne disaient mot, drapés dans leur
dignité et leur solitude.
Il plut pendant plusieurs mois. L'ordre
des choses semblait s'être rétabli. Le temps des récoltes approchait. Chacun
s'y préparait. Mais trois mois plus tard, il pleuvait toujours; les orages
succédaient aux tempêtes. Que pouvait-on faire pour apaiser les Dieux?
L'angoisse saisit à nouveau le village. Alors on se souvint des anciens et de
leur sagesse. Ils écoutèrent impassibles les lamentations de leurs frères. Puis
ils se retirèrent dans leur sanctuaire et se concertèrent. Après de longues
heures, ils apparurent sur le seuil de la porte. Le visage fermé, ils
annoncèrent d'une voix funèbre :
- Nous avons consulté les Dieux. Ils nous
ont répondu: vous avez souillé la terre. Avant de retrouver le bonheur et la
félicité, il faudra purifier la terre, lui rendre son innocence, lui faire
oublier le goût du sang. L’œuf, le lait et le miel seront les meilleurs
remèdes. Mais il faudra beaucoup de temps, beaucoup de patience et beaucoup de
confiance. Ainsi on parlé les Dieux.
Pendant sept jours et sept nuits, les
anciens, suivis du village entier, se rendirent à la clairière sacrée et firent
les offrandes
aux Dieux. Mais la pluie ne cessait pas,
les eaux de la rivière montaient, l'inondation menaçait. Les anciens
exhortaient la population au calme. Une nuit, un grondement inhumain, des
hurlements d'horreur brisèrent le silence de la nuit. Hommes, femmes, enfants
se réveillèrent en sursaut. La peur et l'angoisse nouées au ventre, ils
s'élancèrent dehors dans les ténèbres et ne purent qu'assister impuissants au
spectacle épouvantable qui se déroulait sous leurs yeux. La rivière en crue
avait débordé et dans sa fureur, emportait sans discernement, cases, vaches et
moutons dont les beuglements et les bêlements se mêlaient de façon sinistre aux
pleurs et aux appels au secours des hommes, des femmes et des enfants entraînés
par les eaux en furie.
La nature était en courroux, la lune
pleine et gibbeuse apportait une note fantasmatique à cette vision d'horreur.
Comme dans un cauchemar, je regardais le courant charrier des corps en
lambeaux, déchiquetés, désarticulés.
Puis soudain, tout redevint calme. La
rivière s'apaisa, retourna dans son lit. Il n'y avait plus rien à briser, plus
rien à emporter.
Alors le village compta ses morts. Chacun
cherchait qui un frère, qui un père. Dans quelques rares cases s'élevaient des
cris de joie. La joie de retrouver vivant un ami, un parent, mais dans la
plupart des cases, ce n'étaient que douleur et lamentations. Alors, le village
enterra ses morts, les yeux secs car la haine gonflait les cœurs. On criait
vengeance. "A qui la faute?" hurlait-on.
Alors Atsan, suivi d'un groupe de jeunes
gens, se dressa au milieu du village et harangua la foule :
- A qui la faute? Mais au fond de vos
âmes, ne connaissez-vous pas la réponse? A qui la faute?, dites-le moi, vous le
savez aussi bien que moi!
Et d'un seul doigt accusateur, tout le
village, hommes, femmes, enfants, désigna les Anciens. Et tout le village,
précédé d'Atsan, s'avança vers eux et Atsan parlait, et Atsan hurlait.
- Oui, c'est de leur faute! Il vous ont
menti! Les Dieux n'acceptent plus leurs offrandes, le miel, le lait, les oeufs,
les Dieux n'en veulent plus. Les Dieux nouveaux réclament du sang, et de la
chair, ils sons à notre image. Donnons à boire à la terre! Donnons à manger à
la terre!
Et ce fut le carnage et ce fut la
ripaille. Les sept anciens furent ligotés comme des bêtes et transportés à la
clairière sacrée. Pas une seule voix ne s'éleva pour protester contre cette
infamie.
Seul, dans ma case, je me terrais et
fermais les yeux. Il était inutile de voir car je devinais sans peine, les
choses hideuses qui se déroulaient là dans les ténèbres.
Et les anciens furent égorgés. Et les
anciens furent éventrés. Leurs viscères jetés aux quatre coins de la clairière.
Hommes, femmes, et enfants les enterrèrent là fin que la terre se repaisse de
leur chair et de leur sang.
Et soudain, une clameur démoniaque résonna
dans la nuit: Atsan et ses hommes, munis de tambours faits de peaux de bêtes ,
le visage recouvert de signes barbares et écarlates, avançaient sur un rythme
infernal. A leur vue, une frénésie
inconnue s'empara de tous. Les femmes, mues par une volonté autre, se mirent à
danser, puis à rouler des hanches de plus en plus vite, de plus en plus fort,
et bientôt ce furent des contorsions, des convulsions obscènes. Leur pagne
glissait le long de leur corps. Cuisses, jambes et sexe se dévoilaient sans
honte devant les yeux rouges des hommes. Un désir impur prit possession d'eux.
Et ce fut l'union primaire, l'union obscure où le goût de la haine, du sang et
du péché détruisait toute beauté, toute pureté.
Au petit matin, ils se réveillèrent les
yeux hagards, la mémoire embrumée. Ils ne prononcèrent pas un mot. La peur et
le froid les pétrifiaient.
Leur nudité les effrayait. Mon dieu,
pensèrent-ils, qu'avons-nous fait? Atsan, le premier, reprit ses esprits.Il
leva les yeux au ciel:
- Regardez, les pluies ont cessé. Les
Dieux ont accepté, nos offrandes, les Dieux nous ont exaucés.
- Oui, c'est vrai, il a raison,
reprirent-ils tous en chœur.
Ils repartirent tous au village confiants
en l'avenir.
Le temps passa. Un an ou deux peut-être.
Je ne sais plus. Ce fut une période calme. Les récoltes étaient bonnes, moins
bonnes qu'aux temps des anciens, me semblait-il. La nature me paraissait moins
généreuse, ses fruits moins savoureux. Les greniers étaient toujours pleins,
les ventre aussi, mais nous ne retrouvions plus cette saveur unique qui donnait
aux choses les plus simples un goût d'éternité.
La clairière sacrée aussi avait changé. La
végétation autour d'elle s'était épaissie, obscurcie. Les rayons du soleil,
même aux périodes les plus chaudes, ne pouvaient pénétrer ces feuillages
sombres et ces ronces entrelacées. Là où la chair des sept sages était
enterrée, une moisissure verdâtre s'était propagée et prenait peu à peu
possession de la clairière. Toute une faune rampante y avait élu domicile et
glissait sournoisement entre les arbustes desséchés. De la terre souillée,
s'élevaient des vapeurs fétides comme si tous les péchés et tous les maux de la
terre s'étaient déversés là, en ce lieu maudit. Le temps passait et chacun
avait enfoui au plus profond de son être, cette nuit sombre, cette nuit où
l'homme avait approché de la bête. Nous l'avions oubliée. Mais les Dieux
n'avaient pas oublié, ils avaient pour eux l'éternité.
C'était un matin. Le jour venait à peine
de se lever. On entendait au loin comme un frémissement, un bruissement d'aile.
Un énorme nuage assombrissait le ciel. Tous, nous retenions notre souffle.
La peur, à nouveau, nous envahissait. Les
corps mutilés des anciens surgissaient du tréfonds de nos êtres et s'imposaient
à nos mémoires. Nous savions que l'heure avait sonné. Le temps était venu de
payer pour nos péchés. Nous avions abandonné nos Dieux pacifiques. Nous avions
appelé le mal, il était là avec son armée de criquets. Nous savions, par les
anciens, que les criquets étaient l'émanation du mal. Habités par l'esprit du
démon, ils apportaient la mort, la famine, la sécheresse. Ils allaient tout
détruire, tout manger, manger nos récoltes, manger nos grains, notre mil, notre
maïs. Manger la chair de nos bêtes, mordre le corps de nos enfants, s'accrocher
à nos cheveux et nous crever les yeux. Nous savions tout cela. Il n'y avait
rien à faire contre les criquets. Il n'y avait rien à faire contre le démon.
Seul Atsan ne comprit pas qu'il fallait accepter, se taire et boire la coupe
jusqu'à la lie.
- N'ayez pas peur, dit-il, nous trouverons
bien un moyen d'éloigner ces envoyés du diable. Donnons encore à manger et à
boire à la terre. Donnons......
- Assez, assez, s'écria la foule. Tu nous
as trompé. Tout est de ta faute, oui, tout est de ta faute; c'est toi qui as
réveillé les démons. Tu dois payer!
De nouveau, la colère, la haine prirent
possession d'eux tandis que les criquets dans une vision d'apocalypse
appelaient à la destruction.
Et tout le village d'empara d'Atsan.
Et tout le village ligota Atsan.
Et tout le village égorgea Atsan.
Et tout le village éventra Atsan.
Et on enterra les viscères d'Atsan.
Afin que la terre se repaisse de sa chair
et de son sang.
Après s'être vautré dans la terre, le sang
et la sueur, après avoir retrouvé leur sens, ils s'aperçurent que les criquets
avaient disparu et ils crièrent victoire. Le sacrifice d'Atsan avait été
accepté mais ils ne savaient pas que là était leur ultime sacrifice.
Cela fait bien longtemps maintenant, de
longues années se sont écoulées. Assis, sur le seuil de ma case, dans ma bouche
édentée, je mâche avec difficulté un morceau d'écorce.
J'attends, sans espoir, l'arrivée des
pluies. Voilà des années que je les attends. Jamais elles ne reviendront. La
terre s'est asséchée, elle craque douloureusement sous nos pieds brûlés. Le
soleil ne cessera jamais de briller et de cuire nos peaux ridées. Les femmes
n'ont plus de larmes pour pleurer. Les enfants aux ventres ballonnés se serrent
contre les seins secs de leurs mères. Ils savent maintenant que le sang ne
fructifie rien.
Et je ferme les yeux et je souris au
passé, au temps jadis où les enfants avaient des rires clairs et des joues
rebondies. Je revois le temps où la pureté, l'innocence et l'amour étaient la
sève même de la terre.