A MALIN, MALIGNE ET DEMIE

 

Cette histoire, je la dédie à toutes les femmes. Mais pas à n'importe quelles femmes! A celles qu'une jalousie quasi obsessionnelle pousse à commettre des actes inconsidérés, voire  irresponsables, des actes dont les conséquences dépassent l'imagination.

Je m'appelle Jocelyne, "Jo" pour les intimes. J'ai tout pour être heureuse: un appartement agréable, une voiture, aucun souci

matériel et un mari séduisant... Un peu trop séduisant, voilà tout mon problème. Christian et moi sommes mariés depuis deux ans. Depuis deux ans, je ne cesse de chercher, de traquer, d'accumuler les indices concernant ses infidélités: marque de rouge à lèvres sur la chemise, parfum suspect au creux du cou, griffes et morsures le long du dos, retards mal justifiés... Toutes les femmes concernées trouveront sans peine le cas de figure qui les touche.

En épousant Christian, je savais que ma vie ne serait pas de tout repos. Charmeur, élégant, nonchalant, spirituel, le regard tendre et le sourire carnassier du séducteur, il avait toutes les femmes à se pieds. Elles se pâmaient sur son passage, se trémoussaient devant lui comme des chattes en chaleur.

Christian était gynécologue de profession, il m'était presque impossible de connaître à l'avance son emploi du temps. Combien de fois n'a-t-il pas été appelé à l'improviste pour un accouchement difficile, une urgence? Combien de week-ends passés en solitaire, le maudissant et méprisant ma propre faiblesse!

"Je ne peux pas continuer a vivre ainsi, me répétais-je. Il faut que je trouve un moyen de le changer".

L'occasion que j'espérais arriva sous la forme d'une proposition inattendue du Professeur Kemblé, le supérieur hiérarchique de Christian. Le Professeur Kemblé venait de terminer la construction de sa clinique privée à Akouéville et en proposa la direction à Christian.

- Ma clientèle est essentiellement constituée de gros propriétaires terriens qui répugnent à se rendre souvent en ville.

Il leur faut un service hospitalier proche de leur résidence mais qui réponde à toutes leurs exigences.

- C'est un grand honneur que vous me faites, répondit Christian, mais Akouéville est à plus de soixante kilomètres de la ville!

- Ah! ces jeunes! soupira le Professeur, vous serez logé, vous aurez une voiture de fonction, cela va de soi!

Installée devant mon chevalet, sur l'immense terrasse, je me laissais subjuguer par la beauté de la maison, encerclée d'arbres centenaires, de bougainvilliers, de ylang-ylang; cet instant était un pur enchantement, un déferlement de couleurs et de senteurs. Loin du stress de la ville, je m'étais remise à la peinture. Loin des tentations de la ville, Christian semblait s'être métamorphosé en un fidèle époux. Il rentrait tous les soirs à la même heure et le week-end, nous découvrions ensemble les joies du jardinage. Akouéville semblait avoir opéré un véritable miracle sur lui.  Mais ne criais-je pas trop tôt victoire? Je ne tardai pas à le savoir.

"Vingt-deux heures! m'exclamai-je. Vingt-deux heures! Et il n'est toujours pas rentré!"

Je pleurais presque de rage. J'avais téléphoné à vingt heures à la clinique. La standardiste m'avait répondu que Christian était déjà parti.

"Il est donc en chemin", m'étais-je dit. Mais au bout d'une heure, j'avais compris. Tout semblait recommencer: les mensonges, le compromissions. Trois mois, il n'avait pu tenir son rôle de  mari attentionné et fidèle que trois mois.

A cinq heures du matin, j'entendis le ronflement de sa voiture puis une clé tourna dans la serrure. A travers mes paupières entrouvertes, je le vis ôter sa chemise, la jeter à terre et s'enfermer dans la salle de bain. Dès que j'entendis l'eau couler, je me glissai hors du lit et saisis la chemise. Elle empestait le parfum bon marché et l'alcool.

C'en était trop. Je décidai d'agir!

Il ne me fut pas difficile de trouver ce que je cherchais.

Akouéville et ses environs pullulaient de féticheurs, de sorciers et de charlatans en tous genres.

En pénétrant dans la case de la féticheuse, je n'étais pas très fière de moi.

"Mais après tout, me disais-je, je ne veux faire aucun mal à Christian. Au contraire, c'est pour son bien, pour notre bien."

- Assieds-toi ma fille, me dit la vieille femme sur un ton maternel.

J'étais un peu surprise. Je m'attendais à rencontrer une horrible sorcière aux yeux rouges et menaçants. J'avais, en face de moi, une minuscule femme à la peau ridée comme un vieux parchemin.  Elle me souriait et son sourire dévoilait des dents jaunies par la noix de cola. Je n'eus pas l'occasion de me présenter.

- Ne parle pas, reprit-elle, je vais te dire pourquoi tu es venue.

La vieille femme prit quelques cauris dans ses mains et les jeta sur la natte. Elle les considéra un instant, secoua la tête et se mit à me raconter ma vie comme si elle lisait dans un livre ouvert. Elle voyait tout: ma solitude, les infidélités de Christian, ma souffrance.

- Qu'est-ce que je peux faire alors?

- Apporte-moi une mèche de cheveux de ton mari, un morceau de tissu provenant d'un de ses vêtements, des bouts d'ongles de ses orteils et de ses doigts. Apporte-moi tout ça rapidement, tu verras, tes problèmes seront bientôt résolus.

Réunir tous ces ingrédients fut chose aisée.. Christian, en séducteur confirmé, aimait prendre soin de son corps. Je faisais donc office de manucure, pédicure et coiffeuse. Je rassemblai discrètement mèches et ongles, je coupai un morceau de chemise et enfouis le tout dans une boite.

Le lendemain, juste après le départ de Christian, je me précipitai tout excitée chez ma vieille sorcière. Elle prit la boite sans dire mot, vida son contenu, y mélangea quelques herbes en proférant des mots inintelligibles, cracha  trois fois, brûla le tout et enveloppa les cendres dans un tissu blanc.

La vieille femme sortit alors d'un sac déchiré une figurine en bois, grossièrement taillée, dont les attributs révélaient clairement qu’il s’agissait d'un homme.

- Ça, ma fille, c'est ton mari, dit-elle, en désignant la figurine. Ca, c'est son âme, ajouta-t-elle, en attachant le tissu blanc et son contenu autour du coude la figurine. Tu vas l'enterrer dans ton jardin. A partir de ce jour, ton mari sera totalement à toi. Après son travail, son seul désir sera de rentrer à la maison. Là où se trouve cette statuette, là se trouve son âme. Prends-en bien soin.

Un peu sceptique, je pris l'objet et rentrai chez moi. Christian

n'était pas là. Munie d'une pelle, je descendis furtivement dans le jardin, creusai un trou et y enfouis la statuette. Je marquai l'endroit d'une grosse pierre blanche.

Les semaines et le mois qui suivirent furent le plus beaux de mon existence. Christian, complètement transformé, ne sortait plus, ne mentait plus. Je n'osais trop y croire. Trois mois passèrent, puis cinq. Il continuait a me surprendre par ses prévenances et sa délicatesse. J'avais donc réussi! Mais parfois, Je l'avoue les attentions de Christian me pesaient. Son empressement à satisfaire le moindre de mes désirs m'exaspérait. Il m'accompagnait partout, voulait partager tous mes loisirs. Il pouvait rester des heures entières à me regarder peindre en poussant des "oh! que c'est beau!" ou des "comme tu es douée, ma chérie". Il m'adorait, m'admirait, me maternait. Il suffisait que je débarrasse la table ou que je dépoussière les bibelots pour qu'il se précipite vers moi, me prenne des mains vaisselle ou chiffon en disant: "Repose-toi ma chérie, ne te fatigue pas".

Malgré ces légers désagréments, je nageais dans la félicité. J'avais enfin trouvé la paix et l'harmonie que je recherchais tant. La main dans celle de mon mari, je vivais mon bonheur en tout simplicité, ignorant que cet état de grâce n'était que factice.

A la fin de l'année, le contrat de Christian à Akouéville prit fin. Satisfait du travail de mon mari, le Professeur Kemblé, pour notre retour à la capitale, avait vu grand. Christian était nommé Directeur adjoint de la clinique. Ce qui signifiait un salaire plus élevé et une villa de fonction. A trente-cinq ans, Christian faisait partie dorénavant du jet-set du milieu médical. Grisée par la réussite de mon mari, j'oubliais l'existence de la figurine. Nous quittâmes Akouéville et retrouvâmes notre appartement, en attendant l'aménagement de notre nouvelle villa.

De temps à autre, l'image de ma petite sorcière d'Akouéville me traversait l'esprit. Avait-elle réellement un lien avec la métamorphose de Christian? Je n'en étais plus certain. Et cette figurine, n'était-ce pas qu'une mascarade pour m'extorquer quelques billets? Tout paraissait si simple dorénavant. "Bah! dis- je tout haut, Christian, comme la plupart des hommes volages, a fini par rentrer au port, las de sa vie dissolue. Il n'y a pas de quoi s'inquiéter".

Et pourtant, quelques indices que je refusais de voir ne tardèrent pas à s'imposer à moi et à ébranler ma belle assurance.

Je mis des semaines pour me rendre compte du changement imperceptible qui s'était opéré peu à peu chez Christian. Un incident, tout à fait banal en d'autres circonstances, mit mon esprit en éveil. Un soir, je préparais le dîner lorsque je m'aperçus que l'heure de mon feuilleton préféré approchait. De la cuisine, je criai à Christian:

- Veux-tu allumer la télé, chéri! Il est bientôt l'heure de mon feuilleton "Une omelette sans casser d’œuf".

Je me remis à l'ouvrage. Mais, au bout de cinq minutes, n'entendant aucun bruit, j'allai au salon. A ma grande surprise, je trouvai Christian vautré dans le fauteuil, le regard vague fixant la télévision éteinte.

- Mais Christian, je t'avais demandé d'allumer la télé! m'exclamai-je en tournant le bouton de récepteur.

Ni le son de ma voix, ni celui de la télévision ne le firent sortir de sa torpeur.

- Christian, Christian, qu'est-ce que tu as? m'écriai-je en secouant doucement son épaule.

Il leva les yeux vers moi, mi-surpris, mi-contrarié.

- Ma que se passe-t-il a la fin? Pourquoi me secoues-tu comme ça?

A partir de ce jour, j'épiais ses moindres faits et gestes. Apparemment il n'avait pas changé et gardait les mêmes habitudes. Il rentrait à la même heure, prenait un verre en lisant son journal. Mais le verre restait plein et le journal ouvert à la même page. Je dus me résoudre à accepter la vérité: Christian était physiquement là, mais son esprit était ailleurs! Avait-il rencontré une femme? Je priais intérieurement tous les dieux pour que ce fût le cas. Mais une petite voix obsédante me murmurait:

"N'y aurait-il pas autre chose, ma petite Jo?"

L'état de Christian empirait de jour en jour. Il passait d'un extrême à l'autre, de la prostration à une exténuante excitation.

Christian arpentait le salon comme un oiseau en cage, allumait la télévision puis l'éteignait, grillait cigarette sur cigarette et les écrasait aussitôt avec rage. Puis, soudain, il s'affaissait dans le canapé, ratatiné comme un pantin désarticulé. Je n'en pouvais plus. J'étais chaque jour au bord de la crise de nerf. Et pourtant, je n'étais  pas au bout de mes peines.

Un samedi soir, en rentrant du supermarché , je trouvai la maison plongée dans l'obscurité. J'appelai Christian à plusieurs reprises, aucune réponse. Je me rendis à la cuisine: personne.

J'appelai à nouveau, dans le salon, vide! Soudain, je perçus comme des gémissements, des halètements étouffés qui provenaient de la chambre, une respiration saccadée qui se terminait par des soupirs suggestifs. Christian avait-il osé? Je poussai d'un coup la porte de la chambre, prête a affronter l'odieux spectacle. Je découvris Christian, seul sur le lit, le dos tourné vers la porte. Le corps secoué par des tremblements, il pleurait et gémissait comme un enfant. Je m'approchai doucement de lui.

- Christian!

Il poussa un cri de terreur, bondit les yeux exorbités et se recroquevilla à l'autre bout du lit.

- Mais, Christian, calme-toi! C'est moi, je ne te veux aucun mal.

Tout en parlant, je m'étais assise sur le lit, près de lui. Je sentis, sous ma main, quelque chose d'humide. Je frottai mes paumes l'une contre l'autre, sans y prêter attention, trop préoccupée. J'étais toute proche de Christian, il ne bougeait pas. Avec douceur, je tendis les bras vers lui et lui parlai à voix basse, tendrement. J'avais, avec lui, la même attitude, les mêmes gestes que l'on a avec un enfant traumatisé ou un fou en crise. Je caressai alors lentement son visage, mes doigts laissèrent, sur ses joues, une traînée rouge. Je regardai mes mains, elles étaient maculées de sang! C'est alors que je vis, sur le lit et sur le tapis, de longues taches de sang.. Au pied du lit, gisait ma boîte  à couture, des aiguilles et des épingles traînaient ici et là. Mes yeux revinrent sur Christian. Je remarquai son attitude étrange. Les paupières closes, il cachait ses mains dans son dos. Je pris ses poings qu'il gardait fermement serrés. Il n'opposa aucune résistance. Doigt après doigt, je les desserrai. Pendant une fraction de seconde, je crus devenir folle. Les paumes de Christian n'étaient que plaies béantes et boursouflures.        

- Mais, Christian, pourquoi as-tu fait ça? Je t'en prie, réponds-moi.    

Il leva la tête lentement vers moi, le regard plein de désespoir et murmura:      

- J’ai l'impression d'être vide, de ne plus exister. J'ai besoin de me faire mal pour savoir que j'existe.

A partir de ce jour, tout alla très vite. Le lendemain, dimanche matin, Christian sortit précipitamment du lit, s'habilla à la hâte, avec fébrilité. Je n'osais lui parler. Je sentais bien qu'il n'était pas là; son esprit était ailleurs. Il sortit de la chambre. Je tendis l'oreille. Il se dirigea vers le garage. A mon tour, je m'habillai rapidement, me précipitai dehors. Je vis sa voiture tourner au coin de la rue. Je montai dans la mienne et le suivis.

- Mon Dieu, faites qu'il aille à la clinique! priai-je en silence.

Il passa devant la clinique sans ralentir. Mon cœur se serra à me faire mal. Je pouvais conduire, à présent, les yeux fermés car je savais où il se rendait. Au carrefour, il tournerait a gauche, roulerait droit devant lui pendant une dizaine de minutes, puis, après, ce serait la piste. Et je retrouvais les mêmes bosses, les mêmes fondrières. Ma voiture toussotait toujours autant sur cette route escarpée. Voilà, nous y étions. Impossible de se voiler la face. Christian venait de se garer devant notre ancienne maison.

Je dissimulai ma voiture derrière deux gros arbres et parcourus les quelques mètres qui me séparaient de la villa à pied. J'arrivai juste à l'instant où Christian poussait la grille du jardin. Je m'apprêtais à le suivre lorsque je remarquai,  sur la terrasse, un homme et une femme d'un certain age. Christian s'assit dans un fauteuil, sans leur adresser la parole. Il ne semblait même pas les voir. Il alluma une cigarette. Il paraissait tellement détendu! Il se leva, dépassa le couple, s'appuya sur la balustrade et resta un instant ainsi, immobile à contempler le paysage.  Ce fut pour moi un moment magique. Christian semblait être en harmonie avec lui-même.

Je crois qu'il souriait.

Je vis le couple, à quelques pas de Christian, s'entretenir à voix basse. La femme, d'un léger coup de coude, poussa l'homme vers mon mari. Puis il se planta devant Christian, le considéra un instant. Il se pencha vers lui et lui dit quelque chose. J'étais suffisamment loin pour ne pas être vue, mais suffisamment proche pour distinguer toutes les expression qui se succédèrent sur le visage de Christian: l'étonnement, la honte puis le désespoir. Il hésita un instant, regarda autour de lui puis, soudain, se précipita dans le jardin en bousculant la femme au passage. Il monta dans sa voiture et démarra. La femme s'était approchée de la grille et dit à son mari:

- Il faut absolument réparer cette serrure. ça fait trois fois que ce fou pénètre chez nous. Il peut être dangereux.

Lasse, torturée par un sentiment d'échec et de culpabilité, je montai dans ma voiture. Mon Dieu, qu'avais-je fait? Comment pourrai-je réparer ma faute?  Une seule personne pouvait m'aider.

Je retrouvai sans difficulté la case de la féticheuse. Assise sur sa natte, elle m'accueillit en souriant.

- Comment vas-tu, ma fille? As-tu résolu tes problèmes?

A ces mots, j'éclatai en sanglots et lui racontai, d'une voix hachée, mes malheurs. A ma grande surprise, elle se mit à rire.

- Mais ce n'est pas grave! Peux-tu retrouver l'endroit où tu as enterrée la statuette?

- Oui, je l'ai marqué d'une pierre blanche.

- Alors, tu déterres la statuette, si tu veux, tu l'enterres dans ta nouvelle maison.

- Ah non! Non, plus jamais ça! m'écriai-je horrifiée.

- Ou alors, reprit-elle en riant, tu me la ramènes et je la brûle; ainsi, l'âme de ton mari sera libérée. Il redeviendra lui-même.

- C'est tout?

- Oui.

- Je serai là dans une heure.

Je décidai d'agir tout de suite. En finir avec ce cauchemar, c'était tout ce que je désirais. J'arrivai en quelques minutes devant notre ancienne résidence. Tout semblait calme. Pas de voiture dans le garage. Le couple était certainement sorti. Je poussai la grille doucement. Je devais traverser le jardin et contourner la villa. J'avais enterré la statuette derrière la maison, là où la végétation était plus dense, la terre plus grasse. Perdue dans mes pensées, i'avançais silencieusement.

Comment avais-je pu me montrer si égoïste? Par jalousie, par égoïsme, j'avais réduit un homme plein de vie à cet état végétatif. Que n'aurais-je pas donné pour retrouver le Christian qui m'avait conquise: cet homme charmeur, spirituel et volage. Je l'avais rencontré ainsi, ainsi je l'avais aimé. Il plaisait trop aux femmes; n'étais-je pas celle qu'il avait choisie entre toutes? Il aimait trop les femmes; n'étais-je pas la première à apprécier son goût prononcé pour les plaisirs de la chair?

Sorcière, philtre d'amour et autre sortilège, tout cela était bel en bien fini! Je fis le tour de la maison. J'avançais d'un pas rapide et décidé. A chaque pas, je me sentais légère, libérée d'un poids énorme. Christian allait bientôt retrouver  sa joie de vivre et moi, ses mensonges. Les accouchements du samedi soir se multiplieraient à nouveau.

"Mais qu'importe!" dis-je tout haut. Dans mon exaltation, je parlais à voix haute:" Nous allons être de nou...". Une boule d'horreur m'obstrua la gorge. Un hoquet de surprise me coupa le souffle. Le sol se déroba sous mes pieds.

Non, ce n'est pas possible, murmurai-je. Je... Je rêve, oui, je rêve.

J'avançai de quelques pas, plongeai ma main dans l'eau. Elle était bien réelle. Devant moi, là où j'avais posé ma pierre blanche, là où j'avais posé ma pierre blanche, là où devait se trouver ma statuette, s'étalait une piscine aux dimensions olympiques.

- Mais qui êtes-vous? s'exclama une voix féminine.

Je sursautai. Dans mon désarroi, je n'avais pas entendu la dame arriver. Elle m'observait avec un air contrarié et soupçonneux.

- Je... Excusez moi, madame, je suis l'ancienne locataire. J'avais enterré une statuette, un objet de famille, heu... quelque chose de très important pour moi. Peut-être l'avez-vous trouvée?

- Ah! dit-elle avec un soulagement dans la voix, ce n'est que cela! J'avais peur que vous soyez comme ce fou qui vient presque tous les jours chez nous. Cette affreuse petite figurine est donc à vous! C'est mon fils qui l'a trouvée lorsqu'on creusait la piscine. Attendez, je vais la chercher.

Je la regardais s'éloigner, soulagée. Elle revint avec la statuette. J'eus du mal à la reconnaître.

- Mon fils, s'excusa la dame, est un peu bricoleur, il l'a, disons, quelque peu modifiée.

Je pris la statuette. Mon Dieu! Qu'en avait-il fait? Elle avait un bras cassé, d'horribles plumes de couleur sur la tête et des peintures de guerre sur le visage. Je remerciai la dame et je rejoignis rapidement ma voiture. Je posai la statuette à côté de moi, démarrai, bien résolue à me débarrasser d'elle. Mais, au fur et à mesure que je m'approchais de la case de ma féticheuse, le doute m'envahissait. Je jetais de temps à autre un coup d’œil à la statuette. Ne commettais-je pas une grave erreur? Aurai-je la force de supporter à nouveau les écarts de conduite de Christian? Après tout, ces derniers mois n'avaient-ils pas été merveilleux? Bon, c'est vrai que Christian était devenu, disons, un peu niais. Mais un mari niais et fidèle n'est-il pas préférable à un mari volage et absent?

J'étais arrivée devant la case de la vieille féticheuse. Je coupai le moteur, enlevai la clé de contact, ouvris la portière, saisis la statuette.

- Eh puis, non! murmurai-je.

Je remontai vivement dans la voiture, claquai la portière, démarrai, la statuette sur mes genoux.

Après tout, la vie, dit-on, est un choix. J'avais fait le mien. Christian était si adorable en mari fidèle et... un peu niais.